lundi 8 octobre 2007

Analyse "la planéte des singes"


Roman de Pierre Boulle (1912-1994), publié à Paris chez Julliard en 1963.

Synopsis

Jinn et Phyllis, deux voyageurs spatiaux, recueillent un message enfermé dans une bouteille: «Je confie ce manuscrit à l’espace, non dans le dessein d’obtenir du secours, mais pour aider, peut-être, à conjurer l’épouvantable fléau qui menace la race humaine.»

L’auteur de ce texte, Ulysse Mérou, a quitté la Terre en 2500, en compagnie de deux savants. Leur voyage a duré environ deux ans et demi de temps spatial «pendant lesquels trois siècles et demi durent passer sur la Terre». Ils découvrent une planète qui ressemble tant à celle qu’ils ont quittée qu’ils la baptisent «Soror». Lors de leur première sortie, ils rencontrent une jeune fille extraordinairement belle, qu’ils nomment Nova. Comme les autres habitants de Soror, elle vit nue, et ne connaît ni le sourire ni la parole. Ulysse est capturé par des singes au cours d’une battue. Il est conduit dans un hôpital où, vêtus de blanc, des singes doués de parole étudient le comportement d’hommes enfermés dans des cages. Une jeune chimpanzé, Zira, reste stupéfaite devant cet homme intelligent. Ulysse entre en communication avec Zira qui le traite comme son semblable. Il lui explique qu’il vient d’une planète où, à l’inverse de ce qui se passe sur Soror, les hommes ont fondé une civilisation, alors que les singes sont restés sauvages. Cornélius, le fiancé de Zira, découvre qu’il a existé sur Soror une société humaine dont les singes se sont rendus maîtres, tandis que les hommes, affaiblis par une vie de facilité, devenaient leurs esclaves. Cette révélation met en danger Ulysse qui s’enfuit dans l’espace en compagnie de Nova dont il a eu un fils. À leur arrivée sur Terre, une cruelle déception les attend: le conducteur du premier véhicule qui se dirige vers eux est un gorille.

Parvenus au terme de leur lecture, Jinn et Phyllis restent perplexes devant ce qui leur semble une mystification littéraire. Jinn retourne aux commandes de son engin. Phyllis avive d’un «nuage rose son admirable mufle de chimpanzé femelle».

Critique

Rythmé par de brefs chapitres qui mettent chaque fois le héros en présence d’une nouvelle surprise, ce roman vaut autant par sa force comique que par l’angoissant changement de repères qu’il propose. Le lecteur goûte en effet le plaisir de la transposition à l’évocation de cette «sœur» de la Terre où les réalités familières prennent soudain une allure insolite: les amoureux marchent «à petits pas, se tenant par la taille, la longueur de leurs bras faisant de cet enlacement un réseau serré et compliqué», les tableaux sont des «portraits de singes célèbres», «des guenons lascives» autour desquelles «volette un petit singe ailé représentant l’Amour». Cette inversion de l’expérience humaine met en même temps à nu les ridicules ou les limites de la pensée anthropocentriste. Les phrases de Zira qui célèbre fièrement l’espèce dont elle fait partie soulignent la naïveté de tout dogmatisme: «Le singe est, bien sûr, la seule créature raisonnable, la seule possédant une âme en même temps qu’un corps. Les plus matérialistes de nos savants reconnaissent l’essence surnaturelle de l’âme simienne.» La dénonciation est plus violente quand l’auteur évoque le moment où une humanité veule, en proie à la paresse intellectuelle, se soumet aux singes. Les hommes préfèrent somnoler ou jouer aux cartes plutôt qu’organiser la résistance. Fondée sur le confort matériel et la paresse intellectuelle, cette société pourrait ressembler à la nôtre: le roman tourne alors à la fable philosophique ou à la mise en garde.
L’ouvrage de Pierre Boulle a inspiré à Franklin Shaffner un film remarquable (1967) qui conféra au livre une notoriété mondiale.

Analyse de "candide"


Candide ou l’Optimisme est un Conte de François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), publié à Genève chez Cramer en 1759; réédition augmentée en 1761.

«Qu’est-ce qu’une brochure intitulée Candide qu’on débite, dit-on, avec scandale... On prétend qu’il y a des gens assez impertinents pour m’imputer cet ouvrage que je n’ai jamais vu»: Voltaire multiplie les faux désaveux, heureux de n’être point cru, pour ce Candide ou l’Optimisme, traduit de l’allemand de M. le Docteur Ralph. Ce docteur Ralph décède à Minden, l’an de grâce 1759, précise l’édition de 1761. Il avait été remplacé dans la Correspondance de Voltaire par un certain M. Desmal ou Démad, puis par son frère, «capitaine au régiment de Brunswick». Succès de l’ouvrage. Candide reste le plus grand titre de gloire de Voltaire.

Candide n’a point été improvisé. Lu sans doute dans une première version à l’électeur palatin auquel Voltaire rendit visite à Mannheim en juillet 1758, il est achevé en octobre de la même année. On dispose d’un manuscrit envoyé au duc de La Vallière où se trouvent plusieurs versions du chapitre parisien. Candide est publié en janvier et février 1759. Ces quelques repères ne peuvent rendre compte de la genèse d’une œuvre qui, sous une forme condensée, est la somme des expériences, pensées et lectures de Voltaire: tous les thèmes de Candide sont présents dans la Correspondance entre 1755 et 1757. Le rêve du jardin a pris corps avec l’installation aux Délices (1755). Le tremblement de terre de Lisbonne (1er novembre 1755), puis, en 1756-1757, les horreurs de la guerre de Sept Ans infligent de cruels démentis aux sectateurs de l’optimisme, dont la leibnizienne duchesse de Saxe-Gotha. La recherche des sources est sans fin: les éditions critiques ont multiplié les rapprochements sans épuiser sans doute la matière pour l’auteur d’une histoire universelle. Mais ce grand liseur est manifestement inspiré quand il rédige les aventures de son Candide.

Synopsis

Jeune bâtard, Candide, esprit simple mais droit, vit en Westphalie dans le château de son oncle, le baron de Thunder-ten-Tronckh. Son maître Pangloss lui enseigne que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Il le croit, mais se fait chasser du «paradis» pour un baiser donné à sa cousine, Cunégonde (chap. 1). Enrôlé par des recruteurs (2), témoin d’une «boucherie héroïque» entre troupes abares et bulgares, il déserte et découvre en Hollande l’intolérance (3). Il retrouve Pangloss que la vérole a défiguré. Pangloss lui raconte la destruction du «plus beau des châteaux», la mort de ses habitants. Candide et Pangloss sont recueillis par un bon anabaptiste, Jacques, qui les emmène au Portugal où il va commercer (4). Jacques périt au cours d’une horrible tempête. Lorsque Candide et Pangloss arrivent à Lisbonne, la terre se met à trembler. Ils sont déférés à l’Inquisition pour quelques discours suspects (5). On fait un «bel autodafé» pour empêcher la terre de trembler de nouveau. Pangloss est pendu, Candide fessé (6). Soigné par une vieille, Candide retrouve Cunégonde qui lui raconte son histoire (7-8). Elle partage ses faveurs entre le Juif don Issachar et le grand inquisiteur. Candide tue les deux amants de sa belle. Il s’enfuit avec Cunégonde et la vieille (9). Ils embarquent pour l’Amérique (10). La vieille, pendant la traversée, leur raconte comment, fille d’un pape et d’une princesse, elle est devenue, après maintes tribulations, servante et comment elle eut une fesse coupée (11-12). Les fugitifs abordent à Buenos-Aires dont le gouverneur s’éprend pour Cunégonde d’une violente passion. Candide, recherché par la police, doit fuir (13). En compagnie de son valet Cacambo, il se rend chez les jésuites du Paraguay. Il retrouve le frère de Cunégonde (14). Celui-ci s’oppose au mariage de sa sœur avec un bâtard. Candide, fou de rage, le tue (15). Fuite de Candide et de Cacambo au pays des Oreillons qui s’apprêtent à les manger, mais leur font grâce comme ennemis des jésuites (16). Ils arrivent dans l’Eldorado, pays où tout va bien: richesses inouïes, déisme sans clergé, monarchie éclairée. Ils en repartent pourtant, munis de diamants, désireux de retrouver Cunégonde et de s’acheter un royaume (17-18). À Surinam, après avoir rencontré un nègre victime de l’esclavage, ils se séparent. Cacambo part pour Buenos Aires; Candide, volé par un négociant hollandais, s’embarque pour l’Europe, accompagné du philosophe Martin (19). La traversée se passe à discuter avec Martin qui pense que tout va mal (20). En France, Candide est dupé et volé. Il trompe Cunégonde à Paris avec une fausse marquise (21-22). Obligés de fuir, Candide et Martin embarquent à Dieppe, longent les côtes anglaises et assistent à l’exécution d’un amiral (23), puis arrivent à Venise où ils rencontrent Pâquette, ancienne servante de Cunégonde et amante de Pangloss, en compagnie d’un théatin, frère Giroflée (24). Candide rend visite au seigneur Pococuranté. Comblé de biens, celui-ci est blasé (25). Pendant le carnaval, Candide soupe avec six rois détrônés. Il retrouve Cacambo; Cunégonde est esclave en Turquie (26). Ils partent pour Constantinople, reconnaissent parmi les galériens Pangloss et le jeune baron «ressuscité» (27) qui racontent leurs aventures (28). Candide rachète Cunégonde et la vieille. Il épouse Cunégonde devenue affreusement laide, malgré le refus de son frère (29). Le jeune baron ayant été renvoyé aux galères, Candide achète, avec les derniers diamants de l’Eldorado, une métairie. Tous sont réunis et, à l’exemple d’un bon vieillard turc du voisinage, ils vont «cultiver [leur] jardin» (30).

Critique

Comme Voltaire l’avait déjà fait avec Zadig ou la Destinée, Memnon ou la Sagesse humaine, le titre associe le nom du héros, Candide, à celui d’une question philosophique, l’optimisme. Ce couplage prend ici une valeur provocante parce qu’il unit des mots aux connotations contradictoires: d’une part, l’innocence ou la naïveté liées au nom propre, d’autre part, la référence à la doctrine leibnizienne. Le héros n’incarne pas ce courant de pensée, on ne le dit pas optimiste: il est aux prises avec une philosophie, l’optimisme. Cette confrontation s’accomplit dans le cadre d’un roman de formation. Le héros, doué d’un «esprit simple», va conquérir difficilement son identité propre tant sa candeur native le prédispose à croire ingénument. Accentuée par la philosophie du «tout est bien» qui bloque toute remise en question, elle fait de lui le disciple d’un maître qui l’a ébloui. Son «jugement assez droit» devrait lui permettre de penser par lui-même, mais il lui faudra du temps pour conquérir son autonomie. Jusqu’aux dernières pages, il reste un témoin comparant inlassablement les articles du catéchisme inculqué par Pangloss aux horreurs du monde, sans vraiment en tirer de conséquences. Il ne prononce qu’à la dernière ligne le mot ambigu de la fin.

D’où un espace narratif largement exploité par Voltaire qui fait défiler les formes multiples du mal, des catastrophes naturelles aux violences de l’Histoire. Les expériences de Candide, lancé dans le vaste monde, sont à l’origine d’un inventaire de base. Celui-ci n’est pas linéaire. À chacun des personnages croisés par le héros s’attache une nouvelle récapitulation des misères et souffrances des hommes. Le malheur, l’absurde, l’odieux sont omniprésents. Ils offrent des variantes masculines ou féminines (le destin des femmes, c’est le viol ou la prostitution), des nuances sociales (les rois sont détrônés, le philosophe rongé par la vérole). Et toujours, ces réalités hideuses reçoivent une interprétation panglossienne qui paraît aberrante.

Les discours sont sans cesse démentis par les faits. Le «tout est bien», dénoncé avec une ironie grinçante, trouve un semblant de confirmation dans l’utopique Eldorado; mais Cunégonde en est absente et toute affirmation individuelle impossible. Candide et Cacambo s’empressent de quitter ce monde clos, sans avenir, condamné par sa perfection à se répéter indéfiniment. Le retour dans le monde réel est signé par une nouvelle invasion du mal, même si les richesses de l’Eldorado permettent à Candide d’en moins souffrir. Il l’est aussi sur le plan idéologique par le «tout est mal» du philosophe Martin. Tiraillé entre deux philosophies contradictoires, Candide va péniblement s’acheminer vers le refus des systèmes. Il fait taire l’incorrigible Pangloss en le rappelant à l’ordre: «Mais il faut cultiver notre jardin.» Le bâtard est devenu maître d’une communauté dont on a dû expulser l’arrogant jeune baron, représentant de valeurs aristocratiques qui n’ont plus cours sur les bords de la Propontide. Les beaux châteaux ont été incendiés; reste une métairie, en marge, pour rescapés du naufrage de la vie. Fin de la candeur et mort de l’optimisme: la vie humaine n’a point d’autre sens que celui qu’on lui donne. La quête d’une belle, s’achevant dans le dérisoire, les poursuites, enlèvements, naufrages, fausses morts, captivités, revers de fortune, toute cette mascarade des destins aboutit à ce finale désenchanté et tonique. Le petit groupe s’est mis au travail; malgré les désillusions et les insatisfactions, la rage de vivre l’emporte. Sans vivre bien, du moins peut-on vivre mieux. Par-delà ce dénouement «bête comme la vie», reste l’enchantement de pages à la gaieté corrosive.

Analyse "le rouge et le noir"



Chronique du XIXe siècle. Roman de Stendhal, pseudonyme d’Henri Beyle (1783-1842), publié à Paris chez Levavasseur en 1830.

C’est dans la nuit du 25 au 26 octobre 1829, à Marseille (et non en 1827, comme voudrait le faire croire l’«Avertissement de l’éditeur»), que Stendhal conçut l’idée de son second roman, qu’il songea d’abord à intituler «Julien». En cours de rédaction, il va l’appeler le Rouge et le Noir et envisager sans doute de le présenter comme une «Chronique de 1830». Il ne l’a pas achevé quand éclate la révolution de Juillet, mais l’a suffisamment avancé pour ne pouvoir prendre en compte, dans l’intrigue, ce bouleversement que son tableau de la société française faisait espérer au lecteur. Plutôt que «Chronique de 1830», qui eût paru annoncer un récit de la Révolution, le Rouge et le Noir sera finalement sous-titré «Chronique du XIXe siècle», l’autre sous-titre figurant en tête de la première partie. L’ouvrage paraîtra en novembre 1830 (l’édition originale porte toutefois la date de 1831).

Synopsis

Première partie. Présentation de Verrières (chap. 1). Le maire, M. de Rênal (2). Le vieux curé, l’abbé Chélan. Décision de M. de Rênal d’engager Julien Sorel, le fils du charpentier, comme précepteur de ses enfants (3). Présentation du charpentier et de Julien (4). Caractère de Julien; sa visite à l’église (5). Sa timidité devant Mme de Rênal; première leçon aux enfants (6). Pitié de Mme de Rênal; son intérêt innocent pour Julien (7). Sa jalousie envers Élisa, la femme de chambre, lui fait entrevoir qu’elle aime Julien. Un soir, sous le tilleul, il effleure sa main (8). Le devoir lui impose de recommencer. Sévérités de M. de Rênal. Le portrait de Napoléon caché dans la paillasse; nouvelle jalousie de Mme de Rênal (9). En guise d’excuse, Julien obtient de M. de Rênal une augmentation (10). L’idée d’«adultère» terrifie Mme de Rênal (11). Julien rend visite à son ami Fouqué (12). Après avoir songé à conquérir Mme Derville, Julien fait une déclaration à Mme de Rênal (13). Ses imprudences; se jugeant humilié, il songe un instant à modifier ses projets (14). Il pénètre dans la chambre de Mme de Rênal; sa froideur après la réussite de sa tentative (15). Mme de Rênal est partagée entre le remords et le regret de n’avoir pas connu Julien plus tôt (16). Susceptibilité et méfiance de Julien; avec le temps, il oublie un peu son ambition pour céder au bonheur (17). Un roi en visite à Verrières: Julien est nommé garde d’honneur; sa joie et celle de Mme de Rênal. Étonnement de Julien devant les mimiques de l’évêque d’Agde (18). La maladie de son plus jeune fils réveille les remords de Mme de Rênal, mais cette crise augmente l’amour de Julien. Une lettre anonyme (19). Mme de Rênal a l’idée de composer de fausses lettres pour détourner les soupçons de son mari (20). La vanité blessée de M. de Rênal; le sang-froid de sa femme (21). Julien dîne chez les Valenod; rivalité de Valenod et de Rênal (22). Une soirée de gaieté grâce aux histoires de Geronimo. Mme de Rênal accepte sans égoïsme que Julien quitte Verrières (23). Besançon. La rencontre d’Amanda Binet (24). Le séminaire. Julien s’évanouit lors de son entretien avec l’abbé Pirard (25). Grossièreté de ses compagnons du séminaire. Une visite de Fouqué. Julien victime de l’espionnage de l’abbé Castanède et protégé par l’abbé Pirard (26). En dépit de ses précautions, il multiplie les imprudences (27). Une procession; Julien entrevoit Mme de Rênal (28). Le jour de l’examen, il est victime du jansénisme de son protecteur, l’abbé Pirard; la tendresse que celui-ci inspire à Julien; politesse de l’évêque (29). Le marquis de La Mole accepte, sur le conseil de l’abbé Pirard, d’engager Julien comme secrétaire. Julien retourne à Verrières, de nuit, pour revoir Mme de Rênal (30).

Seconde partie. Recommandations de l’abbé Pirard à Julien avant sa présentation à l’hôtel de La Mole (1). Courtoisie du marquis; Mathilde de La Mole, sa fille, déplaît à Julien (2). Les bontés du fils du marquis (3). Julien s’initie aux subtilités de l’étiquette de l’hôtel (4-5). Un malentendu le conduit à provoquer un chevalier en duel, et donne à M. de La Mole l’idée de le faire passer pour le fils naturel d’un gentilhomme (6). Familiarité croissante de M. de La Mole (7). Lors d’un bal donné à l’hôtel de Retz, Julien scandalise des jeunes gens bien élevés et s’attire l’admiration de Mathilde (8). Dans la bibliothèque; Mathilde froissée de l’indifférence de Julien, puis effrayée par la violence de ses propos (9). Elle porte le deuil de son ancêtre, Boniface de La Mole. «M’aime-t-elle?» (10). Les pensées de «l’héritière la plus enviée du faubourg Saint-Germain»: «J’aime, c’est clair» (11). De ce moment, elle cesse de s’ennuyer (12). Elle écrit à Julien; craignant d’être victime d’un complot, celui-ci prend ses précautions (13). Échange de lettres; le rendez-vous (14). Julien hésite à s’y rendre (15). Quand Mathilde s’est donnée à lui, Julien éprouve plus d’étonnement que de bonheur; elle-même a le sentiment d’avoir accompli un devoir (16). Julien la menace d’une épée; bonheur de Mathilde (17). Son mépris soudain désespère Julien (18). Il s’introduit dans sa chambre; un bonheur indescriptible. Nouvelle froideur de Mathilde (19). Le vase brisé; tourmenté par son amour, Julien est de plus en plus malheureux (20). La note secrète: Julien, homme de confiance du marquis de La Mole, dans une conspiration d’«ultras» (21-23). À Strasbourg; les conseils de stratégie amoureuse du prince Korasoff: Julien fait la cour à Mme de Fervaques: et lui adresse une correspondance assidue (24-28). Mathilde vaincue (29-31). Elle annonce à son père qu’elle est enceinte (32). M. de La Mole hors de lui; les projets de Mathilde (33). Les dispositions du marquis: M. Julien Sorel de La Vernaye, nommé lieutenant de hussards. Joie sans bornes de Julien (34). Une lettre de Mme de Rênal dénonce l’ambition de Julien; celui-ci se précipite à Verrières, et, dans l’église, tire sur elle deux coups de pistolet (35). La prison. Mme de Rênal est vivante. «Elle vivra pour me pardonner et pour m’aimer», pense Julien (36). Visite de l’abbé Chélan et de Fouqué (37). Les menées secrètes de l’abbé de Frilair: (38). Julien éperdument amoureux de Mme de Rênal; ses projets pour l’enfant que porte Mathilde (39). Mme de Rênal écrit aux jurés pour tenter de sauver Julien (40). Le procès; Julien condamné à mort (41). Malgré les supplications de Mathilde, il refuse de faire appel (42). Les larmes de Mme de Rênal (43). M. Sorel: rend visite à son fils. Résolution de Julien devant la mort (44). Mathilde jalouse jusqu’à l’égarement de Mme de Rênal. Elle ensevelit la tête de son amant. Mme de Rênal ne survit que trois jours à Julien (45).

Critique

Stendhal s’est inspiré d’un fait divers récent: Antoine Berthet, fils d’un maréchal-ferrant, avait passé quatre ans au petit séminaire de Grenoble avant d’être engagé par M. Michoud comme précepteur d’un de ses enfants. Devenu l’amant de Mme Michoud, Berthet fut renvoyé. Quatre ans plus tard, dans une église, il tire sur son ancienne maîtresse. Celle-ci survivra à ses blessures, mais Berthet sera condamné à mort et exécuté le 28 février 1828. Stendhal a en outre songé au meurtre de Thérèse Castadère par Adrien Lafargue qui sera condamné, en mars 1829, à cinq ans de prison. Commentant ce meurtre dans Promenades dans Rome (à la date du 25 novembre 1828), Stendhal note que l’énergie semble désormais réservée aux classes inférieures: «Probablement tous les grands hommes sortiront désormais de la classe à laquelle appartient M. Lafargue. Napoléon réunit autrefois les mêmes circonstances: bonne éducation, imagination ardente et pauvreté extrême.»

Aux yeux de Julien Sorel, Napoléon était bien l’«homme envoyé de Dieu pour les jeunes Français». Julien lisait le Mémorial de Sainte-Hélène quand son père, l’apostrophant avec brutalité, a fait choir dans le ruisseau ce livre où il rêvait à un père idéal. Il va se croire officier d’ordonnance de l’Empereur quand on le nomme garde d’honneur. Mme de Rênal, enfin, a des raisons de se montrer jalouse du portrait qu’il tient caché dans sa paillasse: ce portrait n’est pas celui d’une rivale, mais de l’homme qui lui inspire tous ses actes, y compris bientôt — comment le devinerait-elle? — sa résolution de forcer la victoire en pénétrant dans sa chambre. L’habit rouge, qu’il eût revêtu sous l’Empire grâce à ses seuls mérites, étant sous la Restauration interdit à un homme du peuple, Julien n’a d’autre solution que l’habit noir de l’Église. On peut trouver d’autres harmoniques au titre du roman: «noire» était la tyrannie imposée à Henri Beyle enfant par son précepteur l’abbé Raillane (voir Vie de Henry Brulard), «noire», comme la soutane, l’ambition de Julien. Rouges sont les rideaux de l’église où il pénètre à l’orée de sa destinée; la sentence d’exécution de Louis Jenrel (anagramme de son propre nom), qu’il lit sur un papier déchiré, et le reflet rouge qu’il prend d’abord pour du sang annoncent le dénouement tragique du roman. Au noir de l’hypocrisie, Julien préférera en effet le rouge du sacrifice.

Stendhal a limité, dans son tableau de la Restauration, le nombre de références précises. Le renversement d’alliances qui fait de M. de Rênal un «libéral de la défection», renvoie à la situation électorale de 1827, où des monarchistes hostiles à Villèle joignirent leurs suffrages à ceux de l’opposition. La «note secrète», complot auquel Julien est malgré lui mêlé, désigne à la lettre un projet des «ultras» qui voulurent, en 1817, contraindre Louis XVIII à renoncer à sa politique libérale; mais P.-G. Castex signale que, après l’arrivée de Polignac au pouvoir (septembre 1829), un complot de même inspiration visa à asseoir, en recourant aux puissances étrangères, l’autorité menacée de Charles X. À défaut de laisser la révolution de 1830 infléchir son intrigue, Stendhal la fait prophétiser par Julien: celui-ci prédit en effet qu’un bouleversement peut conduire, comme dans l’Angleterre de 1688, à un changement de dynastie. Cette idée, il est vrai, «courait les rues» depuis la nomination de Polignac (Talleyrand, Mémoires). En aucun cas, Stendhal ne mêle, suivant l’exemple de Walter Scott, personnages réels et fictifs. Si Polignac est évoqué, c’est sous le nom de l’imaginaire M. de Nerval. On ne précise jamais qui règne au «Château» (comme dit M. de Rênal pour désigner les Tuileries). Prudence oblige: le Rouge et le Noir n’est pas un roman historique, mais un roman d’actualité, de la plus brûlante qui soit. Seule figure historique, Napoléon est désormais un mythe. Quant à la congrégation des jésuites, qui intervient d’un bout à l’autre du roman (depuis la destitution de l’abbé Chélan jusqu’au procès de Julien), elle constitue, malgré la mention de l’abbé de Frilair, un pouvoir occulte et anonyme.

Plus qu’au contexte politique, le lecteur s’intéresse aujourd’hui à l’itinéraire de Julien. Dans une société régie par l’hypocrisie, s’appliquer à être hypocrite relève, de la part d’un jeune homme pauvre, d’une légitime défense. S’il avait été, par nature, doué pour la dissimulation, Julien n’aurait pas besoin de garder toujours en mémoire l’exemple de Tartuffe. Mais, disciple de Rousseau (on sait quel amour Stendhal lui-même vouait aux Confessions), il sera infidèle aux leçons du faux dévot. Chez les Valenod, déjà, il ne peut retenir ses larmes devant le malheur des prisonniers; le séminaire, école de sournoiserie et d’ambition rampante, confirme avec éclat son inaptitude; au procès enfin, quand il sauverait sans doute sa tête par un discours cauteleux, il choisit de témoigner en faveur de ses frères d’infortune. Surtout, le meurtre manqué de Mme de Rênal, qu’on y voie un geste impulsif ou le fruit d’une froide résolution, prouve que Julien est à l’opposé du modèle qu’il s’était donné. Doté, même après la lettre dénonciatrice, de dix mille livres de rente par le marquis et assuré de l’amour de sa fille, on imagine comment il pourrait satisfaire son ambition s’il était un héros de Balzac. À cette ambition, il préfère le martyre.

Les deux séjours (en province chez M. de Rênal, à Paris à l’hôtel de La Mole), séparés par l’intermède au séminaire et marqués chacun par une aventure amoureuse, confèrent au roman une composition binaire. La présence de M. de La Mole à la cérémonie de Bray-le-Haut sert toutefois lointainement d’amorce à la seconde partie. La simplicité vestimentaire du marquis, placé tout près du roi, devrait avertir Julien que la vraie noblesse ne se mesure pas à l’ostentation et à l’arrogance, comme le lui fait croire le comportement de M. de Rênal: il devra attendre de fréquenter le faubourg Saint-Germain pour compléter son apprentissage des castes sociales. Les prévenances du marquis constitueront alors une menace pour l’intégrité de sa résolution; mieux vaut, quand on est un révolté, ne pas risquer d’être amadoué par un ennemi de classe, surtout si la carapace offre des zones de tendresse. Mais mieux que cette discrète préparation à l’entrée en scène du marquis, la confrontation indirecte, dans la prison, des deux maîtresses de Julien donne au roman son unité en même temps qu’elle achève la destinée de son héros.

Ses conquêtes amoureuses ne font, au départ, nulle place au sentiment. Elles justifient pleinement le recours à un vocabulaire militaire dont la tradition littéraire use plutôt par jeu. Hésitant d’abord sur l’objectif (Mme de Rênal ou Mme Derville), Julien ne retire de sa première nuit d’amour d’autre plaisir que celui du devoir accompli. Mais, surpris par sa conquête au point de tomber bientôt «éperdument amoureux», il se trouve livré à un sentiment dont les progrès échappent aux analyses d’un auteur qui semblait en avoir, dans De l’amour, étudié tous les cas de figure. «Chose étonnante, il l’en aima davantage»: le romancier, créateur du personnage, s’arrête ici au seuil de son mystère. Tandis que l’amour de Julien pour Mme de Rênal, accru par le danger, sera plus que «l’admiration pour la beauté» et que «l’orgueil de la posséder», admiration et orgueil résument au contraire son amour pour Mathilde. «Est-il possible d’être plus jolie?», se demande-t-il quand il se croit le plus épris d’elle. La succession des deux épisodes épargne, jusqu’à la tentative de meurtre, tout vrai dilemme à Julien. Mais en prison, où il se trouve sans fard face à lui-même, le conflit entre un amour-passion qui lui a fait oublier jusqu’à son devoir et un amour de tête pour celle qui demeure obscurément son ennemie va tourner en faveur de Mme de Rênal.

Le lecteur entretient une étroite connivence avec Julien. Par monologues intérieurs nous est dévoilée d’emblée sa touchante et fragile application à être hypocrite. Le procédé repose sur une convention: quand Julien délibère trois pages durant s’il se rendra ou non au rendez-vous fixé par Mathilde, faut-il admettre qu’il se parle aussi longuement à voix haute, ou qu’il formule en lui-même des phrases aussi bien ciselées? Stendhal, qui use de formules comme «pensa» ou «se dit» dans les incises, mais transcrit l’accent gascon plaisamment adopté par Julien, est peu préoccupé par ces contingences. Le monologue intérieur convient, au reste, à ce héros qui conspire contre la société, cache son ambition à ses maîtresses et même à son meilleur ami (Fouqué) et ne se trouve vraiment lui-même que dans la solitude, au sommet d’une montagne ou en prison. Il n’est pourtant pas réservé à Julien; il permet de soupçonner, avant qu’elle-même en ait conscience, la naissance de l’amour de Mme de Rênal, d’épouser à un moindre degré les revirements de passion de Mathilde et jusqu’aux souffrances de M. de Rênal.

Les intrusions dans le cœur et l’esprit des personnages, même secondaires, ne contribuent guère à l’unité de perspective. Mais peut-être jugera-t-on que celle-ci est assurée par le ton du narrateur, qui intervient fréquemment auprès du lecteur pour plaider la cause de Julien ou de Mathilde, voire de M. de Rênal: «Cet homme vraiment à plaindre», lit-on au milieu de son monologue, aparté qui permet à Stendhal d’atténuer le manichéisme avec lequel sont opposés, par la description et les dialogues, les âmes nobles et les êtres vulgaires. Cette désinvolture semble imitée des romanciers anglais du XVIIIe siècle. Stendhal, pourtant, se reprochera de ne pas avoir mieux suivi leur exemple: «Vrai, mais sec», dit-il du début du roman. «Il faut prendre un style plus fleuri et moins sec, spirituel et gai, non pas comme le Tom Jones de 1750, mais comme serait le même Fielding en 1834» (Journal, 26 septembre 1834). Cette gaieté commande au romancier d’aller de l’avant (ainsi le veut la «chronique», qui enchaîne sans retour les événements). S’il court trop vite, les oublis seront réparés chemin faisant. A-t-il poussé trop loin la familiarité du marquis avec Julien? Qu’à cela ne tienne: «Nous avons oublié de dire que depuis six semaines le marquis était retenu chez lui par une attaque de goutte.» Son immobilité forcée explique qu’il n’ait pas mieux à faire que converser avec son secrétaire. Stendhal, qui invente ce motif après-coup, n’est pas homme à remodeler son chapitre pour ménager d’avance la vraisemblance de la scène. À plus forte raison le narrateur ne s’attarde-t-il pas dans des descriptions. Stendhal s’en justifiera dans un compte rendu du roman dont il dictera les termes à son ami italien Salvagnoli: Walter Scott devait donner une idée des réalités matérielles de la période qu’il ressuscitait, mais quel besoin de décrire, pour un lecteur de 1830, la robe de Mme de Rênal ou de Mathilde de La Mole? On lui trouvera volontiers d’autres excuses: l’action est pour l’essentiel observée par Julien qui, sauf à Vergy dont la campagne le fait rêver, ne se soucie guère de pittoresque. Si son arrivée à Paris n’est accompagnée d’aucune ligne de description, quoi de plus naturel? À la différence des jeunes provinciaux de la Comédie humaine, qui y repèrent un théâtre des mondanités, Julien ne voit dans la capitale qu’un champ de bataille, d’avance circonscrit à l’hôtel de La Mole.

Le Rouge et le Noir fut remarqué dès sa parution par Goethe, qui s’en entretint, quelques mois avant de mourir, avec Eckermann. Les caractères de femmes «un peu trop romanesques» n’effaçaient pas, à ses yeux, «un grand esprit d’observation», et «une profonde intuition psychologique». En France même, l’accueil fut plus mitigé. En 1852 encore, Flaubert le jugera «mal écrit et incompréhensible, comme caractères et intentions». Quant à Sainte-Beuve, on sait en quelle estime il tenait Stendhal; en 1857, il considéra une fois pour toutes ses romans comme «détestables». La vogue du réalisme en littérature et du scientisme en général vaudra une meilleure fortune au roman au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Taine, en particulier, préfère le Rouge et le Noir à la Chartreuse de Parme parce qu’on y voit des «visages de connaissance»: «Nos souvenirs nous servent alors de contrôle.» Faut-il penser qu’on a pris à la lettre la définition que Stendhal prête à Saint-Réal et qu’il place en exergue d’un de ses chapitres (I, 13): «Un roman: c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin»? Nous savons bien que tout dépend de la nature du miroir et de la main qui le promène. Ainsi l’entendent Léon Blum ou Alain, qui chercheront dans le Rouge et le Noir, plutôt qu’un tableau fidèle de la société de l’époque, un avatar du «beylisme», manière de sentir réservée aux happy few, voire de l’égotisme (au «Pourquoi suis-je moi?» de Julien, fait écho l’interrogation initiale de la Vie de Henry Brulard). Les imperfections mêmes du style de Stendhal le rendent plus familier, et s’il échoue à décrire le bonheur de Julien dans la chambre de Mathilde, remplaçant les mots attendus par une ligne de points, on s’attendrit de trouver dans une mise en œuvre romanesque la même sincérité qui le conduira, à la fin de Henry Brulard, à suggérer que le silence seul est à la hauteur de certaines émotions. Au demeurant, la spontanéité qui se moque des règles peut bien enrichir la réflexion sur le genre romanesque et devenir à son tour un modèle: on le mesure à lire l’ouvrage de Georges Blin (Stendhal et les Problèmes du roman, 1954) qui, en des termes qui ont fait école, met au jour une science du récit dont Stendhal eût été étonné de se voir créditer.

vendredi 5 octobre 2007

La Mésopotamie


La Mésopotamie est un terme qui vient du grec et qui signifie : "entre les fleuves". Ces fleuves sont le Tigre et l'Euphrate. Actuellement, la plus grande partie de la Mésopotamie se trouve en République d'Irak.

Au IVe millénaire avant J.-C., les premiers documents écrits de l’humanité apparaissent dans le sud de la Mésopotamie. En inventant l’écriture, ainsi que la roue, les Sumériens venaient de créer les prémices de notre civilisation. L’histoire de la Mésopotamie se mêle donc aux origines de notre monde moderne.
Avec l’invasion des Perses au VIIe siècle avant J.-C., cette civilisation va disparaître. Petit à petit, ses fières et puissantes cités retournèrent à l’argile. Les villes mésopotamiennes s’effondrèrent sur elles-mêmes pour ne devenir que d'informes collines, seuls témoignages visuels de ce qui fut jadis une brillante civilisation.

Au IVe millénaire avant J.-C., les premiers documents écrits de l’humanité apparaissent dans le sud de la Mésopotamie. En inventant l’écriture, ainsi que la roue, les Sumériens venaient de créer les prémices de notre civilisation. L’histoire de la Mésopotamie se mêle donc aux origines de notre monde moderne.
Avec l’invasion des Perses au VIIe siècle avant J.-C., cette civilisation va disparaître. Petit à petit, ses fières et puissantes cités retournèrent à l’argile. Les villes mésopotamiennes s’effondrèrent sur elles-mêmes pour ne devenir que d'informes collines, seuls témoignages visuels de ce qui fut jadis une brillante civilisation.

Mouloud Mammeri

Mouloud Mammeri 1917 - 1989

Il impressionnait par l'étendue des champs culturels et linguistiques où il déployait son activité où il déployait son activité. Parlant grec, latin, arable, français et amazigh, Mammeri est au carrefour de plusieurs disciplines dans son œuvre romanesque ne rend pas entièrement compte. Il exerça une activité d'ethnologue, de linguiste, de poète et de traducteur, dans le souci constant de défendre la culture berbère. Sa relation au savoir occidental est nuancée. Si d'un côté il l'a utilisé comme une arme, comme un tremplin vers des savoirs autres, il exerça à son encontre une critique extrêmement pertinente sur le plan intellectuel : le regard de l'Occidental sur notre société, dans notre simplisme, son aveuglement, sa lourdeur montre qu'il est lui-même un sujet qui a perdu la notion dynamique de l'histoire et de sa propre évolution. Lequel regard de myope s'est empressé d'apposer à son œuvre la prévisible étiquette de folkloriste.
A la lecture des romans, devant une langue assez puissante, qui sert des enjeux bien plus larges que la simple description d'une société ancestrale entraînée contre son gré dans une marche forcée vers un hypothétique progrès qui devaient aussi saisir l'athénien devant Œdipe roi. Tout y est conflit. Le couple, l'amour, semblent un refuge dans l'innocence des jeux de jeunesse. Mais pour peu qu'on le baigne dans le groupe, il n'est plus que le nombril du malheur. Pourtant, hors du groupe, point de salut (La colline oubliée) pour le héros parti chercher fortune du côté du colon et de ses villes. Celui qui s'en retourne est un être brisé qu'une longue convalescence dans le bain tribal n'arrive pas à rendre complètement aux siens : le village se pare des couleurs ternes d'un passé désacralisé. En Kabylie, en Creuse, au Nevada, quoi de plus universel ?
Une autre dimension du monde romanesque de Mammeri aurait à voir avec le fantastique. Acculés à une impasse, les personnages ont souvent recours à des forces telluriques, ancestrales, pour résoudre les désordres provoqués par l'emballement du temps ou conjurer quelque malédiction envoyée par un ancêtre Père Fouettard. Le dernier roman La traversée, voit le héros, déçu par le tour qu'à pris l'Algérie indépendante, entreprendre un traversée du Sahara par laquelle il espère bien trouver la mort. Il ne rencontre qu'un désert vide de sens, d'où tout espoir s'est retiré : qu'on est loin de la célébration du pré carré !

Malek Haddad


Né le 5 juillet 1927 à Constantine. Voyageur infatigable, il foulera le sol de Paris, Le Caire, Lausanne. Tunis. Moscou, New-Delhi, autant d’escales que de repères dans le parcours de cet écrivain qui s’est d’abord révélé poète. Son premier recueil, Le malheur en danger paraît en pleine Guerre de Libération (Paris, La Nef, 1956, rééd. Bouchène, Alger, 1988) alors que le second Ecoute et je t’appelle sort en 1961 (Maspéro) précédés de Les zéros tournent en Rond (essai). Entre-temps, il écrira quatre romans: La Dernière Impression (Julliard, 1958, rééd. Alger, Bouchène, 1989); Je t’offrirai une gazelle (Julliard, -1959); L’élève et la leçon (Julliard, 1960, Trad. à l’arabe, Sned, Alger, 1973); Le Quai aux fleurs ne répond plus (Julliard,, 1961, Trad. à l’arabe, Sned, 1979).
Auparavant, il a entamé des études de droit à Aix-En-Provence (1954) après un bref passage dans l’enseignement. Il abandonne le droit pour écrire et pour collaborer à plusieurs revues. Conférencier et diplomate, il effectuera différentes missions au nom du FLN pour porter dans différents pays la voix de l’Algérie combattante. Après 1962, collabore à la création de la presse nationale, fait partie du comité de rédaction de Novembre et animera à Constantine, la page culturelle d’An-Nasr (1965-1968). Mettant fin à ses ambitions littéraires et rompant ses liens avec le Français, cette langue qui a été son arme et sa voix mais surtout sa douleur, son exil, il s’engage dans la politique et assume plusieurs postes de responsabilité. Il a été directeur de la culture au ministère de l’Information et de la Culture (1968-1972), Secrétaire général de l’Union des Ecrivains Algériens, conseiller technique chargé des études et recherches dans la production culturelle en français (1972). Il meurt à Alger le 2 juin 1978.

La Dépêche de Kabylie - 11 octobre 2006 Les mots magiques de Malek Haddad
Parti un certain mois de juin 1978, Malek Haddad manque encore à son pays. On peut toujours se consoler en revisitant son oeuvre.
C'est une œuvre colossale. A bien des égards, les phrases pleines de sens de l'écrivain n'arrêtent pas de voyager vers l'éternité. Poète avant tout, Malek Haddad a écrit des romans avec des poèmes, et ses textes sont d'une profondeur incroyable, une profondeur qui véhicule une grande philosophie. La vie faite de philosophie au moment où la douleur encercle le quotidien, au moment où l'espoir se fait maigre... Malek Haddad, né le 5 juillet 1927 à Constantine, fut le premier secrétaire général de l'Union des écrivains algériens, toutes langues confondues, et avait l'honorable perspective de "fonder un lien étroit" entre non seulement les écrivains, mais aussi ceux qui "rêvent de le devenir." Interrogé par un écrivain espagnol qui lui avait demandé s'il se considérait comme étant écrivain ou poète, Malek Haddad avait répondu, tout simplement, qu'il avait trouvé dans le récit "un moyen de faire ressentir les blessures du peuple algérien" et de s'exprimer sur ses relations avec son pays. "Malek Haddad était un homme d'une extrême sensibilité, gentil, fidèle, humain par ses positions et de surcroît modeste", se souvient le poète Es-Saïhi, rapporte le quotidien le Jeune Indépendant. Malek Haddad a été d’abord instituteur avant de s’inscrire à la faculté de droit d’Aix-en-Provence, mais il n’a pu étudier. La guerre de Libération nationale ayant éclaté, il prit alors " le chemin de l’errance ". A Paris, il travailla quelque temps à la radiodiffusion française. Ensuite, il effectua des missions en URSS, en Egypte et en Inde pour le compte du Front de libération nationale (FLN). De 1958 à 1961, il publie un roman chaque année. Après l’indépendance, il dirigea ; à Constantine ; la page culturelle du quotidien An Nasr de 1965 à 1968.
De 1968 à 1972, il fut directeur de la culture au ministère de l’information et de la culture et s’occupa du 1er colloque culturel national, en 1968 ainsi que du 1er festival culturel panafricain en 1969. En 1972, il fut nommé conseiller technique chargé des études et recherches dans le domaine de la production culturelle en langue française. En 1967, il fut nommé secrétaire général de l’Union des écrivains algériens. De 1965 à 1968, outre des poèmes, de nombreux articles littéraires et culturels ont paru dans des périodiques algériens, surtout dans An Nasr. Il trouve la mort à Alger, le 2 juin 1978. Tiraillé entre l’Occident et l’Orient, deux langues, deux cultures, deux façons de penser, Malek Haddad vit un conflit inextricable ; conflit qui prend des proportions dramatiques chez ce poète. Dans L’élève et la leçon, il fait dire à l’un de ses personnages : " L’histoire a voulu que j’aie toujours été à cheval sur deux époques, sur deux civilisations. " Cette attitude révèle chez l’auteur la conscience de l’acculturation ; il s’agit pour lui d’assurer lucidement cette double appartenance. “Ainsi, le conflit provoqué par le choc des deux cultures frise l’angoisse", estime le quotidien El Watan. Les personnages de Malek Haddad sont des intellectuels qui rendent hommage aux militants et aux combattants et honorent les martyrs.
Ses héros se sentent exilés au milieu des leurs, séparés de leurs parents par la barrière de la langue et la culture. Désillusionnés, il s’impose alors à eux une vaste quête de la personnalité, la recherche d’un moi enraciné dans l’histoire et projeté vers un avenir meilleur, "l’espoir d’un nous national, intégré dans le concert universel ". En ce sens, même s’exprimant en langue française, les écrivains algériens d’origine arabo-berbère traduisent une pensée spécifiquement algérienne. "Puisqu’il y a un problème, il doit y avoir une issue. Mais qu’on ne se fasse pas d’illusions, si nous sommes l’explication de ce problème, nous n’en sommes pas la solution... Notre utilité est indiscutable : nous resterons comme des leçons. Je crois surtout que nous sommes et serons des exemples typiques du gâchis et de l’aberration coloniale", soulignait le poète à propos de la problématique des langues. S'il y a un hommage à rendre au poète, c'est simplement de le lire ou de le relire.
Malek haddad, « la langue française est mon exil » Un auteur attaché à ses racines
Né le 5 juillet 1927 à Constantine, Malek Haddad a été d’abord instituteur avant de s’inscrire à la faculté de droit d’Aix-en-Provence ; mais il n’a pu étudier, la guerre de Libération nationale ayant éclaté. Il prit alors « le chemin de l’errance ». A Paris, il travailla quelque temps à la radiodiffusion française. Ensuite, il effectua des missions en URSS, en Egypte et en Inde pour le compte du Front de libération nationale (FLN). De 1958 à 1961, il publie un roman chaque année. Après l’indépendance, il dirigea à Constantine la page culturelle du quotidien An Nasr, de 1965 à 1968. De 1968 à 1972, il fut directeur de la culture au ministère de l’information et de la culture et s’occupa du 1er colloque culturel national, en 1968 ; ainsi que du 1er festival culturel panafricain en 1969. En 1972, il fut nommé conseiller technique chargé des études et recherches dans le domaine de la production culturelle en langue française. En 1967, il fut nommé secrétaire général de l’Union des écrivains algériens.
En outre, fin des années 1970, il eut à superviser El Moudjahid culturel. Par ailleurs, de 1965 à 1968, outre des poèmes, de nombreux articles littéraires et culturels ont paru dans des périodiques algériens, surtout dans An Nasr... Il mourut à Alger, le 2 juin 1978.
L’œuvre littéraire de Malek Haddad commence dans les années 1948-1950, comme celle de Kateb Yacine, Mohammed Dib et de bien d’autres auteurs algériens dont les œuvres - poèmes et romans - ont directement pour thème la guerre de libération nationale. Pour Abdelkebir Khatibi (Le Roman maghrébin), « ses romans constituent des poèmes impressionnistes, traversés de temps en temps par des déclarations patriotiques et nationalistes.
Son œuvre reste accrochée à une coquetterie du langage et le roman devient une sorte de causerie, un ensemble de réflexions variées sur ses obsessions ». Tiraillé entre l’Occident et l’Orient, deux langues, deux cultures, deux façons de penser, Malek Haddad vit un conflit inextricable ; conflit qui prend des proportions dramatiques chez ce poète. Dans L’élève et la leçon, il fait dire à l’un de ses personnages : « L’histoire a voulu que j’ai toujours été à cheval sur deux époques, sur deux civilisations. »
Cette attitude révèle chez l’auteur la conscience de l’acculturation ; il s’agit pour lui d’assurer lucidement cette double appartenance. Ainsi, le conflit, provoqué par le choc des deux cultures, frise l’angoisse. Malek Haddad prend conscience d’un état de fait auquel il se résigne, faisant foi au réalisme historique. Le conflit exacerbé pousse à la révolte tant est grande l’inadéquation entre l’humanisme drainé par la langue française et le colonialisme véhiculé par la même langue... L’œuvre de Malek Haddad est une quête du « moi pensant-sentant-agissant », selon l’expression de Ghani Merad ; d’où un retour aux racines pour marquer l’opposition à l’autre. Il s’agit d’un simple cheminement à travers l’histoire et la sociologie pour redécouvrir le tronc commun symbolisant le groupe, tronc caché par les diverses greffes imposées par les vicissitudes historiques. L’aliénation n’est pas seulement vécue par Malek Haddad, mais également par les auteurs algériens de sa génération.
On retrouve dans leurs œuvres le thème de l’aliénation de l’intellectuel déchiré entre son Orient « natif » et l’Occident « adoptif ». Avec le déclenchement de la lutte de libération nationale, le poète Malek Haddad retrouve son rôle historique de chantre de la tribu. C’est sa quote-part à la révolution pour échapper à cette aliénation et se découvrir un « quant à soi ethnique », pour se forger une appartenance.
La prise de conscience nationale et politique s’est manifestée progressivement chez lui. Ainsi, Malek Haddad avait fait sienne la maxime de Léon Bloy : « Qui donc parlera pour les muets, pour les opprimés et les faibles si ceux-là qui se taisent furent investis par la parole. » Ce qui explique sans doute qu’il eût été classé par les critiques dans la littérature de combat orientée contre la présence coloniale européenne quoi qu’il eût mauvaise conscience de ne pas porter les armes. A cet égard, ses personnages sont les intellectuels qui rendent hommage aux militants et aux combattants, et honorent les martyrs. Ses héros se sentent exilés au milieu des leurs, séparés de leurs parents par la barrière de la langue et la culture. Désillusionnés, s’impose alors à eux une vaste quête de la personnalité, la recherche d’un moi enraciné dans l’histoire et projeté vers un avenir meilleur « l’espoir d’un nous national, intégré dans le concert universel » ; en ce sens, même s’exprimant en langue française, les écrivains algériens d’origine arabo-berbère traduisent une pensée spécifiquement algérienne.
S’agissant de la langue française, Malek Haddad a été l’un des rares écrivains algériens a avoir été déchiré parce qu’il avait fallu écrire, selon son expression, dans la « langue de l’ennemi » et parce que sa grand-mère ne pouvait le lire. Cette question se fait d’autant plus aiguë, lorsqu’il écrit dans Les zéros tournent en rond (essai) : « Voilà presque 30 ans ou plus que de notre première ardoise remise à la correction de notre institutrice à nos manuscrits remis à nos éditeurs, nous écrivons le français, nous étudions le français et nous diffusons par le truchement de la langue française notre pensée. » Malek Haddad répond lui-même à cette interrogation : « Puisqu’il y a un problème, il doit y avoir une issue. Mais qu’on ne se fasse pas d’illusions, si nous sommes l’explication de ce problème, nous n’en sommes pas la solution... notre utilité est indiscutable. Nous resterons comme des leçons. Je crois surtout que nous sommes et serons des exemples typiques du gâchis et de l’aberration coloniale. » L’œuvre de Malek Haddad Le malheur en danger (poésie, 1956) ; La dernière impression (roman, 1958) ; Je t’offrirai une gazelle (roman, 1959) ; L’élève et la leçon (roman, 1960) ; Le quai aux fleurs ne répond plus (roman, 1961) ; Ecoute et je t’appelle (poésie, 1961), précédé de l’essai Les Zéros tournent en rond.

Symbolisme


En 1886, Jean Moréas publie dans le Figaro un article généralement considéré comme l’acte de naissance du symbolisme : « Manifeste du symbolisme ». Bien que sa portée théorique soit plutôt restreinte, ce texte présente l’avantage de fédérer des écrivains en recherche, dont les visées sont parfois fort différentes. Cependant, même après l’article de Moréas, la définition du symbolisme reste floue, bien que ce courant corresponde à l’aspiration commune de plusieurs poètes qui prétendent entrer en contact avec le sens caché de l’univers par l’intermédiaire du symbole. Quoi qu’il en soit, cette sensibilité commune donne lieu à l’une des expressions les plus abouties du sacré en littérature.

Les principaux précurseurs français du symbolisme sont les poètes Gérard de Nerval (« Je crois que l’imagination humaine n’a rien inventé qui ne soit vrai ») et Charles Baudelaire avec sa théorie des « correspondances ». Le malaise profond ressenti par les écrivains de la fin du XIXe siècle est aussi à l’origine de ce mouvement de rejet absolu. Contre la poésie descriptive du Parnasse, contre le naturalisme de Zola et le réalisme de Flaubert, ou encore contre le romantisme social de Hugo, les symbolistes proclament l’existence d’un autre monde masqué par le monde sensible, qu’il leur appartient de déchiffrer.

FORMATION D’UNE « ÉCOLE » SYMBOLISTE AUTOUR DE MALLARMÉ
De fait, s’il est vrai que le courant symboliste s’inspire du romantisme allemand et du préraphaélisme anglais, il trouve en France parmi les « décadents » et les « hermétiques », héritiers de l’illuminisme de Nerval, ses plus grands instigateurs.